07.02.2008
extrait du chapitre 14
Samedi 29 Octobre, 14 heures
Flavie examinait les papiers d’identité du dernier passager quand elle vit le portrait robot que lui tendait Michael, l’un des vigiles de l’aéroport de Denver. Elle observa minutieusement le portrait qui la laissa indifférente. Elle le rendit à Michael et se dirigea vers la cafétéria pour y boire une tasse de café et se prélasser un moment. Elle s’installa à l’une des tables et alluma sa première cigarette de la journée. Elle en avait grandement besoin ; elle n’avait pas eu le moindre répit depuis son arrivée tôt ce matin. Elle étendit les jambes sous la table, fuma une première bouffée qu’elle transforma en une volute de fumée. Elle fit durer sa cigarette pour en savourer tous les délices se plongeant dans une réflexion passive. Elle se remémora brièvement sa matinée, se souvint de quelques passagers grincheux et sa réflexion s’arrêta sur l’un des passagers dont l’attitude lui avait semblé différente des autres. En se rappelant son visage, elle mit sa main devant sa bouche et écarquilla les yeux. Le type qui lui avait paru nerveux, regardant sans cesse sa montre, sautillant d’un pied sur l’autre, était en fait le type du portrait robot qu’elle avait examiné quelques instants plus tôt. Elle but d’un trait son café, paya la note et se rua vers Michael qui continuait sa ronde dans le hall de l’aéroport.
- Michael ! cria-t-elle à son intention.
- Oui ! répondit-il.
- Tu pourrais me remontrer le portrait robot ?
- Pourquoi ? Tu as croisé ce type ce matin ? fit-il d'un ton suspicieux.
- Je suis quasi certaine que l’un des passagers du vol 348 était ce type ! s’exclama-t-elle tout excitée.
- Tu en es sûre ? demanda-t-il en plongeant son regard dans le sien.
- A ton avis ? Pourquoi te demanderais-je le portrait robot alors ?
- Désolé, Flavie ! Je ne voulais pas t’offusquer.
- Tu ne m’offusques absolument pas ! Mais grouille toi l’avion décolle dans un quart d’heure !
- Attends-moi ici ! Je vais le chercher. Je l’ai laissé à l’accueil !
- Je viens avec toi !
- Si tu veux.
Deux minutes plus tard, Flavie avait à nouveau le portrait robot en main et affirmait avec certitude que le type sur la photo était bien celui dont elle avait examiné les papiers une heure auparavant. Michael appela du renfort sur son talkie-walkie et une horde de vigiles envahit le hall en un temps record.
Thomson Spencer alias Paul Steiner regardait au travers du hublot, l’air songeur. Toute son existence se déroulait là, devant ses yeux, comme un album photo que l’on feuillette. Il considérait sa vie étant bien remplie et n’avait aucun regret même s’il devait encore fuir ce monde d’incompétents, incapables de sélectionner les meilleurs éléments parmi les humains pour sauver l’avenir de l’humanité. Depuis vingt ans désormais, il s’acharnait à sauver des vies pour ceux qui le méritaient. Il avait commencé sa vie de jeune adulte dans un hôpital militaire en tant que simple aide-soignant. Très rapidement, il avait constaté qu’il ne servait à rien de s’obstiner à sauver des malades dont le destin n’apporterait rien de louable à l’humanité. Ces individus seraient un fardeau pour la société, et rien de plus. C’est ainsi qu’à cette époque, une idée avait germé dans son esprit. Il avait mûrement réfléchi à la situation de ces pauvres estropiés de guerre qui ne pourraient plus remarcher normalement un jour et seraient dans l’impossibilité de mener une existence normale car ils étaient mentalement atteints, conséquence des atrocités de la guerre.
Paul avait imaginé un scénario très simple dans lequel il éliminait ceux dont le corps et l’esprit étaient touchés. Ayant accès à la pharmacie de l’hôpital, il avait concocté un mélange foudroyant qu’il injectait dans les perfusions , entraînant un arrêt cardiaque dans l’heure qui suivait. La mort était inéluctable ! En mettant fin à leur misérable existence, il leur donnait l’occasion d’alléger leur souffrance et de servir l’humanité en faisant don de leurs organes. Ces victimes étaient certes devenues un fardeau pour la société mais il n’en résultait pas moins que certains de leurs organes étaient parfaitement sains ! Paul était ainsi intimement convaincu qu’il avait contribué au bien de l’humanité en prélevant des organes sur ces victimes pour sauver un homme qui en valait la peine. Selon sa propre définition, l’homme idéal était celui qui ne connaissait aucune faiblesse, aussi bien sur le plan mental que sur le plan physique ! Ce n’était pas parce que l’un de ses organes était momentanément défaillant qu’il fallait pour autant le considérer hors service. En revanche, il concédait qu’un homme à qui il manquait une case ou un de ses membres, n’avait aucun intérêt à vivre.
Grâce à quelques connaissances spécialisées en médecine, il avait pu sauver des centaines de personnes qui auraient succombé sans une greffe immédiate. Il avait réussi à faire fonctionner ce système durant trois ans, le temps de son séjour à l’hôpital militaire. Ensuite, les choses s’étaient un peu gâtées car on l’avait soupçonné d’avoir intenté à la vie de pauvres innocents. Mais sans preuves tangibles, l’affaire était tombé à l’eau et il fut libre comme l’air. Il décida de monter sa propre affaire en mettant sur le marché des organes à disposition pour amasser une petite fortune. Il ne lui restait plus qu’à trouver l’art et la manière de faire fleurir cette affaire.
En faisant le tour du monde, il sélectionna un type d’individus issus des bas milieux, d’aucune utilité pour la société ! Bien au contraire ! Il décida de les exploiter à leur détriment en leur proposant des sommes misérables en échange de l’un de leurs organes. D’excellents organes qui pourraient servir à des personnes d’un statut honorable, se dit Paul en se frottant les mains, un rictus au coin des lèvres. Au début, il se mit à agir avec plein d’égards pour ces gens en leur évitant toute souffrance inutile, puis il avait pris l’habitude, avec le temps, d’être de moins en moins sensible. Il ne voyait pas pourquoi il devrait s’apitoyer sur leur vie insignifiante ! Ils étaient condamnés à errer toute leur vie comme des âmes en peine. Il diminua ainsi les coûts en se montrant moins attentionné si bien que ses affaires fructifièrent plus vite. Il ne se donna plus la peine de prodiguer les soins nécessaires à ses victimes, les prélèvements d’organes se firent dans des conditions inhumaines, laissant Paul totalement indifférent. Ses premiers remords laissèrent place à l’avidité et à la conquête du monde. Tout ce qui lui importait désormais était de concevoir un monde dans lequel ne régneraient que des individus de première classe, des individus dont le QI serait supérieur à la norme et pourvu d'un corps résistant à toutes sortes d’attaques tels que des virus mortels.
L’un de ses collaborateurs l’avait traité de cinglé en lui montrant que sa théorie d’une société composée d'êtres humains parfaits était irréaliste. Paul l’avait regardé droit dans les yeux, de son regard perçant et intransigeant. Willy, son collaborateur, avait paniqué en voyant cette lueur glaciale traverser les pupilles de Paul et avait préféré s'échapper de l'emprise de ce nouveau Satan ! Il n’avait plus donné signe de vie, craignant que Paul exploite son propre corps pour en faire don aux hommes méritants comme il aimait à le répéter !
Ces souvenirs firent sourire Paul intérieurement. Il se sentait flatté de se sentir aussi invulnérable. Son sourire se métamorphosa en un hideux rictus à la vue des vigiles qui couraient d’un pas vif, mitraillette en main, sur la piste d’atterrissage en direction de l’avion dans lequel il siégeait. Il pressentit un mauvais présage si bien qu’il tint fermement l’arme glissée dans la poche gauche de son pantalon. Il se tenait prêt à agir et à la dégainer si les circonstances l’exigeaient. Il eut à peine le temps de rassembler ses esprits que les vigiles étaient déjà dans l’allée centrale de l’avion à vérifier les papiers d’identité de tous les passagers et à scruter le visage de chacun comme s'ils cherchaient une personne en particulier. En l’espace de deux secondes, le cœur de Paul fit un bond dans sa poitrine, il venait de comprendre l’enjeu de la situation. C’était lui qu’on recherchait ! Il le comprit à la lueur des yeux de l’un des vigiles quand il croisa son regard. Ce dernier glissa en effet quelque chose à l’oreille de son collègue, le scrutant avec ostentation, et les deux hommes s’approchèrent de lui d’un pas décidé.
montrer vos papi- Bonjour Monsieur ! Auriez-vous l’amabilité de nous ers ?
Les mâchoires de Paul se crispèrent mais il réussit à maîtriser la panique qui s’emparait de son corps. Il sortit ses papiers de la poche intérieure de sa veste en velours, saisit l’occasion pour prendre discrètement l’arme cachée dans son pantalon et tendit ses papiers au vigile qui les examina avec le plus grand soin.
- Je vous demanderai de bien vouloir nous suivre Monsieur, fit-il d’un ton comminatoire en pointant sa mitraillette sur l’épaule de Paul.
Paul fit mine de se lever et braqua, sans prévenir, son arme sur la tempe de son voisin de voyage pour le prendre en otage. Celui-ci eut le visage déconfit, son teint rubicond se transforma en un teint blafard et il fut sur le point de tomber en pâmoison en voyant l’arme pointé sur lui. Paul le retint de justesse et l’empoigna fermement par le bras droit. Les vigiles étaient pantois, ne sachant comment faire face à cet imprévu. Ils essayèrent de calmer Paul en lui affirmant qu’il ne s’agissait que d’un contrôle de routine, espérant intérieurement qu’il finirait par laisser tranquille cette pauvre victime qui n’avait strictement rien à voir avec cette affaire. Une tension croissante se lut sur le visage de Paul, il commençait à s’impatienter alors les vigiles comprirent rapidement qu’ils n’obtiendraient aucune faveur de sa part.
Deux vigiles qui se profilaient discrètement au fond de l’avion s’approchèrent à pas de velours de Paul, toujours la mitraillette en main, ils voulaient le déstabiliser en lui prenant son arme. Paul sentit le coup venir, il se retourna brusquement et tira sur le vigile. La balle atteignit la tête de celui-ci qui sentit un voile diaphane s’abattre devant ses yeux et s’écroula. Le crâne éclata en une gerbe de sang, d’os et de matière cérébrale. Les passagers, pétrifiés, poussèrent des hurlements de terreur, se précipitant vers la sortie et se bousculant les uns les autres tandis que les vigiles, blancs comme un linge, regardaient le spectacle effroyable de leur collègue qui n’était plus qu’un geyser de sang.
Paul profita de cet interlude pour s’éclipser de l’avion. C’était sa dernière chance d’échapper aux autorités. En le voyant prendre la fuite, plusieurs vigiles se mirent à le poursuivre, sans résultat. Paul avait réussi à les semer en se camouflant à l’intérieur d’une remorque à bagages qui se dirigeait vers le hall de l’aéroport.
00:50 Publié dans roman : pratiques peu orthodoxes | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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