30.09.2007

Le nouveau monde

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En ouvrant les yeux, Abel eut une sensation étrange. Il avait l' impression d'avoir dormi une éternité. Il avait les jambes engourdies, l'esprit confus, la tête prise dans un étau et la gorge sèche. Son front se creusa de rides quand il balaya la pièce d'un regard circulaire. L'inquiétude assombrit son regard à la vue de tous ces appareils sophistiqués hors du commun. C'était comme s'il se trouvait dans un vaisseau spatial. Des machines ressemblant à des moniteurs étaient animées de témoins lumineux rouge, vert et jaune se manifestant à un rythme régulier tandis que des écrans lançaient un signal sonore par intermittence. En voulant se redresser sur son séant, il s'aperçut que son bras gauche était relié à l'une des machines par un fin tuyau transparent dans lequel se déversait au compte-gouttes un liquide jaune translucide. Il remarqua en fixant son regard sur l'énorme machine se dressant au fond de la salle, que chacun de ses gestes était contrôlé : l'écran communiquait une coupe de ses organes en trois dimensions que l'on voyait fonctionner dans les moindres détails. Ce drôle d'ordinateur géant emmagasinait toutes les informations relatives aux corps humain et détectait le plus petit dysfonctionnement de l'un des organes qu'il transmettait par un signal sonore particulier. C'est ainsi qu'un son strident se propagea dans la pièce qui pétrifia Abel sur place. Il ne comprenait pas ce qu'il se passait. Il était éberlué par cet environnement aux allures futuristes. Et surtout, il se demandait ce qu'il faisait alité dans ce caisson aux parois transparentes lui-même relié aux moniteurs par d'énormes tubes en aluminium. Il avait le sentiment que son corps ne lui appartenait plus, qu'il était possédé par ces appareils futuristes. Il était désemparé. Il cherchait en vain dans sa mémoire la façon dont il était arrivé en ce lieu insolite mais aucun souvenir ne remontait à la surface. C'était le trou noir, un grand vide comme si les données de son cerveau avaient été effacées.
Le vacarme que fit la machine quand il tenta de se mettre sur ses coudes pour observer son environnement appela l'attention de deux femmes en combinaison stérile blanche qui surgirent de derrière une porte coulissante qui se fondait dans le décor, ne faisant plus qu'un avec la paroi latérale à gauche du caisson dans lequel était enfermé Abel. comprit qu'il se trouvait dans un hôpital. Mais que faisait-il dans un tel lieu ? Il n'était pas blessé et n'avait aucun souvenir d'une admission dans ce lieu. Il héla une infirmière pour comprendre ce qu'il lui arrivait.
A peine eut-il ouvert la bouche qu'une femme aux cheveux auburn et deux infirmières se précipitèrent à son chevet, totalement sur le qui-vive. Pourquoi étaient-elles donc hystériques ?
- Abel ! Tu es enfin réveillé ! Si tu savais depuis combien de temps j'attends ce miracle! s'esclaffa cette rousse avec amour.
Abel dévisagea cette femme avec stupeur. Il crut reconnaître en cette femme sa soeur jumelle Lauren avec quelques rides de plus et une silhouette un peu plus enrobée. Était-elle une de ses tantes dont sa mère ne faisait jamais mention ? Pourquoi se réjouissait-elle autant de son réveil ? Il ne la connaissait pas ! Abel ne savait que penser. Cette femme prit finalement la parole. Elle allait lui donner les réponses aux questions qu'il se posait.
- Comment te sens-tu ? lui demanda-t-elle d'un sourire enjôleur comme s'ils étaient intimes.
Il la regarda sans mot dire, incapable d'émettre le moindre son tant cette situation l'indisposait. Il avait besoin d'éclaircissements avant de se montrer conciliant. Parler avec des inconnus n'était pas dans ses habitudes.
- Nous allons faire un bilan complet de son état de santé ! dit le médecin en s'adressant aux deux infirmières. Il est définitivement sorti du coma, nous devons nous assurer que toutes ses fonctions vitales sont en excellent état, expliqua-t-il en se tournant vers la femme aux cheveux auburn.
Abel n'aimait pas cette façon qu'on avait de l'écarter de la conversation comme s'il n'était qu'un vulgaire objet ornant cette chambre d'hôpital. Pourquoi ne s'adressait-on pas à lui ? Il était apte à comprendre toute situation, aussi pénible qu'elle pouvait être ! se dit-il. Bon sang de bonsoir, je suis là ! Vous ne pouvez pas m' ignorer ainsi !
- Abel, fit la femme aux cheveux auburn en prenant un ton grave, ce que je vais te dire va probablement te bouleverser.
- Mais qui êtes-vous à la fin ? demanda Abel avec emphase.
- Tu ne me reconnais donc pas ? continua-t-elle en prenant un ton affligé. . . . je suis ta soeur . . . Lauren !
- Vous ne pouvez pas être ma soeur ! dit-il en s'énervant. Elle a à peine trente ans . . . alors que vous, vous en paraissez cinquante !
Lauren fut troublée et vexée par la remarque de son frère. Mais en raison de son état, elle ne lui en tint pas rigueur.
- Cela me chagrine beaucoup que tu ne me reconnaisses pas mais il va falloir accepter la situation, Abel ! Ce que je vais t'annoncer, va te causer un choc!
Abel la regarda, consterné. Son regard alla du médecin aux deux infirmières pour revenir à cette femme qui prétendait être sa soeur.
- Nous sommes en 2022 ! lui avoua-t-elle.
- Que racontez-vous ? Vous dites n'importe quoi ! répondit Abel excédé.
- Tu as eu un grave accident de voiture en octobre 2006 et tu es tombé dans le coma, expliqua-t-elle calmement.
Abel la fixa droit dans les yeux, plongeant son regard dans le sien, sans y déceler une quelconque trace d'un mensonge. Elle semblait sincère. Il sentit une boule se former dans sa gorge, son estomac se contracter et son sang battre à ses tempes tant cette situation lui semblait incongrue.
- Et où se trouvent Lucy et Mylène ? réussit-il à demander en déglutissant péniblement.
- Je ne sais comment t'annoncer cela, répondit-elle, l'air embarrassé.
- Ne tourne pas autour du pot ! Vas-y , jette toi à l'eau, ajouta-t-il d'un ton ironique. Au point où j'en suis, je peux m'attendre à tout !
- C'est probablement ce que tu imagines ! Mais les choses sont bien plus graves que tu ne le penses ! continua-t-elle en choisissant ses mots.
Elle lui prit la main qu'elle serra fermement et se lança :
- Ta fille et ta femme ont péri pendant la catastrophe de 2012.
- Que dis-tu ? fit Abel, le souffle coupé, la voix à peine audible.
- Quand tu étais dans le coma, une terrible catastrophe naturelle s'est produite en 2012. Des milliards de gens sont morts. La terre entière a été touchée. Peu de pays ont été épargnés.
- Mais de quelle catastrophe parles-tu ? Je ne comprends rien de ce que tu me racontes ! dit-il en s'énervant et d'un ton où perçait l'inquiétude.
- Il va me falloir des heures pour tout te raconter. Pour le moment, je pense qu'il est préférable que tu te reposes.
- C'est exact ! corrobora le médecin qui n'avait pas encore quitté la chambre. Vous venez seulement de sortir de votre coma. Votre corps a besoin de repos et une émotion supplémentaire pourrait avoir de graves conséquences sur votre organisme.
- Ça fait des années que je me repose, d'après ce que vous me dites ! vociféra Abel. Et vous croyez réellement que je vais rester sagement assis alors que ma femme et ma fille son mortes ! enchaîna-t-il en hurlant.
- Je n'ai jamais prétendu le contraire ! J'essaie seulement de vous faire comprendre que vous êtes encore faible physiquement et . . . moralement ! Ne précipitons pas les choses ! Méditez et digérez ce que vous venez d'entendre et demain, nous vous expliquerons dans les moindres détails les circonstances de cette catastrophe mondiale, expliqua le médecin.
Fou de rage, mais effectivement très faible, de mauvaise grace, il put qu'obtempérer et se rangea de l'avis de ce dernier.


Une fois seul, l'esprit d'Abel se mit en pleine effervescence, il analysa sa situation sous tous les angles. Des idées fusionnèrent dans tous les sens. Sa soupape était sur le point d'exploser ! Il avait du mal à croire et imaginer qu'il se trouvait en 2022 et que sa femme et sa fille étaient mortes. Il avait certes eu l'impression d'avoir dormi pendant des jours mais de là à imaginer que 16 ans s'étaient écoulés, cela lui semblait invraisemblable.
Il se demanda qu'elle était l'apparence du monde et décida de se lever, coûte que coûte, pour aller jeter un coup d'oeil par la fenêtre. Son corps était moins engourdi, il parvint tant bien que mal à parvenir à la fenêtre et se jeta dans l'unique fauteuil de la chambre. Il se redressa pour pouvoir observer le monde extérieur.
Ce qu'il vit, là, dehors, ne le rassura point. Il n'y avait pas âme qui vive et le paysage était désolant. La verdure était rare, quelques arbres chétifs arrivaient à pousser sur cette terre aride, et des sillons de terre creusés de petits cratères se répandaient à perte de vue. Abel avait l'impression d'être sur une autre planète. Rien ne lui rappelait le monde dans lequel il avait vécu avant de tomber dans le coma. Il eut beau regarder de tous les côtés de l'horizon, il n'aperçut aucune habitation et, chose surprenante, les véhicules semblaient avoir disparu de la circulation. Seul l'univers proche de l'hôpital dans lequel il résidait, était actif. Et encore, employer le terme d'«activité» était un grand mot ! Quelques médecins et infirmières allaient et venaient dans diverses bâtiments dont les façades étaient recouvertes de panneaux solaires. Il remarqua à sa droite, une station réservée aux chameaux. Ce fut comme si il était au milieu du désert. Les gens avaient apparemment banni les véhicules à moteur. Cela lui parut impensable. Que s'était-il donc produit pour que le monde extérieur ait cette apparence ? Ce monde contrastait fortement avec l'intérieur de l'hôpital muni d'appareils sophistiqués ! Il était dans le brouillard. Il devait rêver. Il secoua la tête, espérant se réveiller et se dire : « Ce n'était qu'un cauchemar! » Hélas, ce qu'il vivait était bel et bien la réalité.
Il se releva pour atteindre le miroir situé à gauche de son lit. Il se demandait quelle tête il pouvait bien avoir au bout de seize ans. Il fut surpris de constater que son visage avait certes pris quelques rides mais qu'il n'était pas fortement marqué par les années. Cela est en fait normal, songea-t-il. J'ai dormi !
Il se réinstalla dans son lit, lut l'heure sur l'horloge suspendue au mur devant lui et se rendit compte que son estomac criait famine. Il était cinq heures du soir. Il appuya sur la sonnette accrochée au-dessus de son lit et une femme d'une soixantaine d'années, au visage buriné, apparut sur le seuil de la porte.
- Que puis-je pour vous ? demanda-t-elle d'un ton courtois.
- Serait-il possible de grignoter quelque chose ? fit Abel poliment.
- Je vais voir ce que je peux faire !
Dix minutes plus tard, une jeune femme mince aux cheveux longs et bouclés revenait avec un plateau garni d'aliments qu'Abel ne connaissait pas.
- Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il intrigué.
- Nous appelons ces légumes les légumes du nouveau monde.
- Je suppose que cela a un lien avec la catastrophe de 2012 ?
- C' est exact ! Mais j'ai eu pour consigne de ne vous donner aucune information à ce sujet. On vous expliquera tout en temps et en heure.
- Bien sûr ! fit Abel sarcastique.
Abel examina le contenu de son assiette, suspicieux. Il n'avait encore jamais vu ce genre de légumes et leur aspect ne l'incitait guère à les manger de bon coeur. Mais comme il avait une faim de loup, il se lança dans l'exploration de ces nouveaux mets. A la première bouchée, il se montra réticent. Puis il avala une bouchée, deux bouchées, les engloutissant plus rapidement, il devait bien reconnaître que ces mets étaient succulents. Il ne se rappelait pas avoir mangé de légumes aussi délicieux dans son monde ! Il se demandait ce que ce nouveau monde lui réservait encore. Une fois qu'il eut vidé son assiette, il fut repu. La satiété le plongea quelques instants plus tard dans un sommeil profond. Il passa une nuit relativement paisible en dépit de sa situation singulière !




Il fut réveillé le lendemain matin de bonne heure. Il s'était certes écoulé seize ans depuis 2006 mais les habitudes des hôpitaux n'avaient apparemment pas changé. Les malades étaient toujours réveillés aux aurores pour la prise quotidienne de la tension et de la fièvre. Il prit son petit-déjeuner une heure plus tard, la consistance de celui-ci le laissa septique et ne l'encouragea guère à le prendre. Contrairement à la veille, il n'avait pas très faim et avait hâte de connaître les circonstances de cette fameuse catastrophe de 2012. Il attendait impatiemment l'arrivée de sa soeur, il devait bien avouer que sa présence le réjouissait déjà. Il s'était fait à l'idée qu'ils avaient vieilli et qu'elle resterait toujours sa soeur jumelle, que l'on soit en 2006 ou en 2022 ! Elle arriva assez tardivement dans la matinée, ayant eu des contraintes de dernière minute.
- Bonjour petite soeur ! lui dit-il gaiement.
- Ce n'est pas possible ! Ce n'est pas le frère que j'ai quitté hier soir, celui qui se montrait incrédule et grincheux. On me l'a métamorphosé ! dit-elle avec légèreté.
- J'ai pris du recul depuis hier. Imagine un instant être à ma place. Comment réagirais-tu ?
- A vrai dire, je n'en ai pas la moindre idée. Probablement de la même façon que toi. Nous ne sommes pas jumeaux pour rien ! ajouta -t-elle d'un air complice.
- J'aimerais que tu me parles maintenant de cette catastrophe et de ses conséquences à l'échelle planétaire, lui dit-il en la regardant sérieusement.
- Oui, je sais. Installe-toi bien au fond de ton lit car ça va être long !
Abel s'exécuta immédiatement et tendit l'oreille.
- En 2010, commença-t-elle, la situation climatique s'est dégradée à une vitesse phénoménale si bien que les scientifiques se sont mis nuit et jour à chercher une solution pour stopper l'effet de serre qui prenait des dimensions gigantesques à cause du CO2 émis en grande quantité par les usines et les transports en tout genre.
- Était-ce si grave que ça ?
- Bien plus que tu ne peux l'imaginer. Les incendies se déclaraient de plus en plus souvent, sans raison apparente, n'importe où, et surtout . . . ils devenaient difficiles à maîtriser et on commençait sérieusement à manquer d'eau.
Abel l'écoutait attentivement.
- Un scientifique américain, Williams Delorm, a finalement trouvé une alternative en 2011 pour remédier à cet effet de serre. Il a eut l'idée d'ensemencer les océans en particules de fer pour permettre au phytoplancton de résorber l'excédent de CO2. Mais pour que cette démarche soit efficace, il fallait que le carbone absorbé soit transféré dans les océans profonds. Ce fut le cas ! Tous les scientifiques se réjouissaient de cette première réussite. Mais les choses n'ont pas tourné comme elles auraient dû ! Au lieu de diminuer, l'effet de serre a augmenté.
- Pourquoi ? demanda Abel.
- Une partie de la matière organique qui s' était développée au fond de l'océan s'est oxydée en consommant l'oxygène dissous dans l'eau de mer et comme certaines régions de l'océan étaient dépourvues d'oxygène, cela a une conséquence désastreuse : certaines bactéries capables de dégrader les nitrates se sont développées à une vitesse phénoménale. Ces bactéries ont développé un gaz, le protoxyde d'azote qui s'est échappé dans l'atmosphère entraînant des conséquences dramatiques à l'échelle planétaire.
- En quoi ce gaz est-il dangereux ?
- C'est un gaz à effet de serre plus puissant que le CO2. En l'intervalle de quelques mois, la température de la terre s'est élevée de plusieurs degrés, n'épargnant aucun continent. Nous avons du faire face à la montée des eaux qui a entraîné l'éviction de tous les habitants des côtes sur une centaine de kilomètres. La moitié a péri dans ces eaux mais le plus grave, Abel, souligna-t-elle en lui serrant fermement le bras droit, ce sont les incendies qui ont surgi un peu partout dans le monde et qui ont ravagé des milliards d'hectares de terre et les habitations. En l'espace de quelques semaines, la terre était devenue une terre de désolation.
- Et comment avez-vous réussi à survivre ?
- Laisse-moi terminer, s'il te plaît, dit-elle impatiemment.
- Nous ne sommes plus que 800 000 sur terre, révéla Lauren.
Abel la regarda, les yeux écarquillés, aussi ronds qu'une soucoupe.
- Et comment les rescapés ont-ils réussi à survivre ?
- Les habitants des régions les plus chaudes ont tous péri dans les incendies ou à cause de l'effet de la chaleur devenue insupportable même pour le plus résistant des hommes ! Les températures dans ces régions ont atteint des pics de 7O°C ! c'était une vraie fournaise !
- Et les autres ? Comment s'en sont-ils sortis ?
- Ceux qui en ont eu le temps et la possibilité se sont réfugiés au pôle nord, le seul endroit où la température était acceptable. On ne dépassait pas les 35°C lors des pics.
- Il y a une chose qui m'intrigue.
- Oui, laquelle ?
- Comment se fait-il que l'on m' ait sauvé alors que j'étais dans le coma depuis des années ???
- Tu ne croyais tout de même pas, tête de linotte, que ta petite soeur allait t'abandonner ! dit-elle, une larme d'émotion roulant le long de sa joue.
- Je suis vraiment désolé de te faire revivre ça, fit Abel d'un ton navré.
- Tu n'as pas à être désolé ! Je suis tellement heureuse que tu sois enfin à nouveau parmi nous !
- Et pourquoi, Lucy et Mylène n'ont-elles pas pu être sauvées?
- A cette époque, Lucy était partie dans le sud de la France pour y refaire sa vie.
- Pour y refaire sa vie ?! s'esclaffa Abel, ne comprenant pas.
- Je regrette de devoir t'annoncer ça mais à cette époque personne ne pensait que tu sortirais du coma un jour. Lucy a décidé de reprendre sa vie en mains et elle a fait la connaissance de Julien qui lui a rapidement proposé de vivre avec lui dans sa villa d'Hyères située au sud de la France.
Lauren remarqua le trouble d'Abel en entendant la nouvelle. Elle ressentit un pincement au coeur en constatant qu'il souffrait bien plus qu'il ne voulait le montrer. Pour lui, il ne s'était pas écoulé seize ans, c'était comme si Lucy l'avait quitté la veille.
- Je suis sincèrement navrée d'avoir du t'annoncer cela, dit-elle doucement.
- Je l'aurais de tout façon appris à un moment ou un autre, répondit-il pour la rassurer. . . . Et si tu me racontais la suite des évènements, suggéra-t-il d'un air enthousiaste.
- Ceux qui ont eu la chance de se trouver dans l'hémisphère nord de la planète à ce moment de la catastrophe, ont pu se rendre au Groenland, en Suède, en Alaska et en Sibérie où la température était acceptable comme je te l'ai déjà dit.
- Et qu'en est-il du reste de la planète aujourd'hui ?
- La plupart des continents sont désertés. Il est impossible de vivre dans ces régions actuellement. La terre n'est pas cultivable et surtout, il n' y a pas d'eau. Les changements climatiques ont entraîné une modification de la faune et de la flore et notre alimentation s'en est trouvée modifiée. Nous avons élaboré de nouveaux fruits et légumes que nous cultivons uniquement sous serre car les écarts de température entre le jour et la nuit sont extrêmes. Nous en avons de plus de 30°C !
- C'est incroyable ! s'esclaffa Abel qui n'en revenait pas. Et comment vivent les gens aujourd'hui ?
- Les mentalités ont changé ! La violence est devenue quasi inexistante et tout le monde se serre les coudes. On ne travaille plus pour faire des bénéfices mais pour aider son prochain. Notre lutte contre le changement climatique est loin d'être terminée. Il nous a fallu plusieurs années pour retrouver un semblant de vie proche de la normale. Nous avons du tout reconstruire, bâtir des demeures protégeant du climat et permettant d'utiliser l'énergie solaire. Les centrales nucléaires n'existent plus, nous avons banni les moyens de transport à moteur, nous ne nous déplaçons plus qu'à vélo ou à dos de chameau.
- Mais pourquoi donc ?
- Il est exclu d'émettre à nouveau du CO2. Ce serait la fin du monde ! Le protoxyde d'azote s'est enfin « évaporé » de l'atmosphère. Nous commençons seulement à respirer quasiment normalement. Les scientifiques ont constaté une baisse sensible des températures ces deux dernières années . . .. C' est encourageant ! il y a donc un mince espoir pour qu'un jour les gens puissent à nouveau vivre en Europe, en Amérique du Sud et en Afrique. Mais à l'heure actuelle, il est encore trop tôt pour s'avancer !
- Et pourquoi circulez-vous à dos de chameau ?
- Ce sont d'une part les seuls animaux résistants aux écarts de température et d'autre part le désert a énormément avancé depuis l'effet de serre. Beaucoup de continents sont recouverts de sable ! C'est aussi pour cette raison que nous ne savons pas encore si les continents abandonnés seront à nouveau habitables un jour.
- Quelque chose m'intrigue, fit Abel. Comment fonctionne l'économie aujourd'hui si chacun travaille pour le bien des autres ?
- L' argent n'a plus de valeur ! Nous sommes tous à égalité et dans la même galère. Mais au final, la plupart ont un niveau de vie supérieur à celui qu'ils avaient avant la catastrophe.
- Et toi, quelle est ta contribution au coeur de cette société ?
- Je me suis spécialisée en médecine. C'est aussi pour cette raison que tu es parmi nous aujourd'hui, souligna-t-elle sans une pointe d'humour dans la voix.
- Je vois.
- Nous avons fait, en parallèle de cette catastrophe, d'immenses progrès dans le domaine médical. Comme nous ne travaillons plus pour l'argent, l'envie d'aider les autres est devenue chose naturelle. Pour information, nous guérissons le SIDA sans problème et 80% des cancers se soignent facilement. Les médicaments ont aussi évolué. Nous bannissons autant que possible tout ce qui est chimique, que ce soit dans le domaine médical ou alimentaire, et nous nous concentrons à produire des produits naturels. Nous pensons que les hommes seront ainsi plus résistants et que la terre retrouvera un équilibre.
- Je suis certain que je se suis loin d'avoir tout entendu !
- Affirmatif, mon caporal ! dit-elle en riant. Je pense que je t'ai dit le plus important. Tu découvriras le reste par toi-même quand tu seras autorisé à sortir de l'hôpital.
- Et ma sortie aura lieu bientôt ?
- Une fois que nous serons certains que tes jours ne sont plus en danger hors de cet établissement. D' ici une semaine environ. Mais ne t'inquiète pas, je serai là pour te chérir ! Figure-toi que je travaille dans cet hôpital, termina-t-elle, un sourire radieux aux commissures des lèvres.
Lauren avait passé la matinée à lui narrer de long en large les circonstances de la catastrophe et il était temps pour elle qu'elle le quitte. Elle laissa par conséquent Abel seul, abasourdi. Il lui faudrait un certain temps pour tout digérer. A la fin de la journée, il réussit à se détendre et à imaginer son avenir dans ce nouveau monde, un monde dans lequel il ne reverrait plus Lucy et Mylène, un monde auquel il devrait s'adapter et peut-être un monde qui lui ouvrirait des portes et lui permettrait de nouer de nouvelles connaissances. Ce monde que lui avait décrit Lauren ne lui semblait pas si pessimiste, il avait le sentiment que ce monde était meilleur car les gens avaient appris, au travers de la catastrophe, à s'aimer les uns et les autres et à éliminer la criminalité de la surface de la terre.

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